Passion Japon : Morgane et la peinture sumi-e

Récemment j’ai découvert le travail tout en douceur d’une illustratrice française qui vit de sa passion pour la peinture sumi-e, un art japonais qui m’était encore inconnu. Ainsi j’ai pensé lui proposer de participer à cette rubrique afin de non seulement en apprendre davantage sur cette pratique, mais également dans le but de faire connaitre son travail. Je suis sure que, comme moi, vous ne resterez pas indifférents à son coup de pinceau !

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Tout d’abord, pourrais-tu te présenter ?

Je m’appelle Morgane Boullier, je suis française, je vis à Tokyo, et je suis artiste-illustratrice. Je suis arrivée au Japon en 2016 dans le cadre d’un PVT (ou working Holiday Visa) avec Seb, mon amoureux qui, depuis, est devenu mon mari. Nous nous sommes d’ailleurs mariés à Tokyo après cette première année japonaise.
Nous avons ensuite eu la possibilité de partir au Canada, nous avons donc posé nos valises à Montréal, où nous avons passé l’année suivante… pour finalement nous rendre compte que le Japon nous manquait beaucoup, alors nous sommes revenus 😉

Pour ce qui est de mon parcours professionnel, j’ai suivi après le bac une formation artistique en école d’art (École Pivaut à Nantes), en me spécialisant dans le dessin animé. Une fois diplômée, j’ai travaillé quelques années en studio d’animation (à Paris et à Montréal), avant de me lancer à mon compte, en tant qu’artiste freelance, à notre retour au Japon.

Je partage aujourd’hui mon temps entre création (travail sur commande et vente en ligne de mes peintures et illustrations), développement de ma petite entreprise (ou comment apprendre à vendre son travail, organiser ton temps, préparer un lancement, préparer des colis, chercher des fournisseurs, faire des devis, des factures, etc…), apprentissage du sumie (peinture à l’encre japonaise) auprès de mes deux sensei (maîtres), et découverte du Japon.

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Quel fut ton premier contact avec le Japon ?

Je pense que la première fois que j’ai été « touchée » par le Japon remonte au lycée, nous nous échangions des livres entre amies, et l’une d’entre m’a ramené le manga « Nana », parce que j’étais fan de rock. Je suis tombée sous le charme de l’ambiance de ce manga, si différente de celle de notre « monde à nous ». Je me rappelle que je rentrais chez moi le plus vite possible pour lire la suite, avec le cœur qui bat… Hum…

J’ai ensuite retrouvé le Japon pendant mes études, en école d’animation (École Pivaut à Nantes), où nous étions amenés à analyser et décortiquer certains animés japonais (je me souviens de Paprika, d’Amer Beton, ou encore de quelques Ghibli). Il y avait aussi dans ma promo plusieurs grands fans du Japon, et je me suis construite une image un peu « cliché » du Japon à ce moment-là : bento, manga, animés et drôles d’onomatopées.
Pour être honnête, avant de venir ici la première fois, je n’avais pas d’attente particulière, ni de passion pour le pays. J’avais donc tout à découvrir finalement.

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Quand es-tu venue au Japon pour la première fois et pour quelle raison ? Quel souvenir en gardes-tu ?

Je suis venue pour la première fois au Japon au printemps 2015, pour trois semaines de vacances avec Seb. Je ne m’attendais à rien de particulier, si ce n’est des bons sushis, quelle ne fut pas ma surprise… 

Nous avons atterri à Osaka, et pris directement un second avion pour Okinawa. Mes (vrais) premiers pas sur le sol japonais se sont donc faits à Naha ! Le lendemain, nous avons pris un ferry pour Zamami Island et nous y sommes restés 5 jours, hors saison, presque seuls sur l’île. Si je devais faire un résumé de ces quelques jours, je dirais : drôle de nourriture gluante, plages désertes de sable blanc, pluie torrentielle, soleil brûlant et pires coups de soleil de ma vie, sublimes couleurs,  plongée avec les tortues, brûlures de méduses, énormes papillons colorés, centaines de bernards l’hermites qui courent sur le sable (et m’ont d’ailleurs inspiré mon logo :)), fleurs, et gentillesse des locaux.
Nous avions ensuite fait le trajet classique Tokyo-Kyoto, et découvert un autre des visages du Japon. J’ai découvert un pays bien moins « geek » que ce que j’imaginais, sans aucun jugement bien sûr, et je suis repartie le cœur lourd !

Passons maintenant au vif du sujet, comment as-tu découvert le sumi-e ?

J’ai découvert le sumi-e un peu par hasard finalement, en arrivant au Japon en 2016. En me baladant dans les rayons de la librairie Kinokuniya, je suis tombée sur un rayon présentant plusieurs livres techniques sur la discipline. Je suis restée scotchée devant ces couvertures poétiques en noir et blanc. 
Ce devait très certainement être une image un peu dans ce genre là :

(MAKYO 馬驍 )

En faisant quelques recherches sur internet par la suite, je me suis aperçue qu’une exposition sur le sujet prendrait place à Tokyo quelques jours plus tard, et je m’y suis rendue. L’exposition regroupait les œuvres d’un maître japonais, qui exposait ses peintures à l’encre, mais aussi celles de ses élèves. Il était présent ce jour-là et nous avons pu échanger (plus ou moins chaotiquement puisque notre anglais à tous les deux laissait à désirer à l’époque :)). Il m’a finalement proposé de venir à un premier cours d’essai si je le souhaitais, et c’est comme ça que je me suis retrouvée un mardi soir dans son petit atelier zen, entourée d’autres élèves japonais (plutôt âgés), les joues en feu devant ma feuille blanche. Le cours n’a pas été évident du tout, mais je suis tombée amoureuse de ce style de peinture, si vivant et délicat, ce jour-là.

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Qu’est-ce qui t’as donné envie de t’y mettre ? As-tu appris en autodidacte ou as-tu pris des cours ?

Puisque j’en ai eu la possibilité, j’ai tout de suite souhaité prendre des cours. En étant sur place, au Japon, c’était un super moyen de m’initier à cet art traditionnel « dans son environnement naturel », de suivre un enseignement auprès d’un sensei japonais, de découvrir son atelier et l’ambiance des cours, d’avoir accès au matériel facilement, bref de baigner dedans à 100%.
Pour moi, on peut plus ou moins tout apprendre en autodidacte, cela dit, on gagne un temps fou (et beaucoup de frustration) en prenant des cours auprès de quelqu’un de qualifié.

La première fois que j’ai vu le sensei peindre (une branche de bambou destinée à me servir de modèle lors de mon premier cours), je suis restée ébahie. Non seulement parce que graphiquement c’était léger et puissant à la fois, mais surtout devant sa totale maîtrise des pinceaux et de l’encre. C’était magique. En quelques coups de pinceaux, lorsqu’ils sont maîtrisés (ce qui prend souvent des années), on peut obtenir un résultat incroyable, un paysage, une fleur, une émotion… Et ça paraissait si facile, inné, instinctif vu de l’extérieur (évidemment je me suis rendue compte quelques minutes plus tard que c’était loin d’être le cas). 

Aujourd’hui, je travaille à mon compte, mais je continue en parallèle à prendre des cours auprès de deux sensei. Cela me permet d’affiner ces techniques, et de les réutiliser pour mes créations à moi.

Pourrais-tu nous en dire plus sur les caractéristiques du sumi-e japonais ?

Le sumi-e, est une technique de peinture japonaise à l’encre noire, importée de Chine au 5ème siècle. C’est aussi une pratique zen qui vise à améliorer sa patience et sa concentration, à faire le vide dans sa tête. Et puis à capturer l’instant présent. On tente de capter le fragment d’un oiseau, d’une fleur, d’un insecte ou d’un paysage et de le retranscrire avec de l’encre, de l’eau sur du papier, en fonction de nos ressentis et émotions. L’idée avec le sumi-e n’est pas de peindre de façon réaliste, mais de transmettre ce que nous inspire un sujet, ou l’état émotionnel dans lequel on est lorsqu’on le peint. De transmettre des impressions plutôt qu’une réalité.

À la base, le sumi-e était un style de peinture noir et blanc, mais aujourd’hui, beaucoup de peintres utilisent également de la couleur.  C’est un art qui nécessite finalement assez peu de matériel. Les quatre essentiels, ou « 4 trésors »,  du peintre sont le pinceau, l’encre noire, la pierre à encre, et le papier. À cela vient ensuite s’ajouter les couleurs si on le souhaite, et plein d’autres petites choses qui rendent la pratique plus confortable ou plus originale…

Tout l’art est en revanche de trouver du matériel de qualité, adapté au sumi-e. (Par exemple en occident on trouve parfois des pinceaux nommés « asian brushes », ce qui ne veut finalement pas dire grand chose. On n’utilise pas les mêmes pinceaux pour la calligraphie que pour le sumi-e. Tel pinceau doit être fait à partir de poils de tel animal, ce qui lui donne telle souplesse, et permet de peindre tel sujet, etc…

Le plus difficile au début est de doser la quantité d’encre et d’eau que l’on met sur notre pinceau : le papier (on utilise du papier japonais ou chinois, fait à la main à partir de différentes plantes), très fin, presque transparent, absorbe l’humidité en quelques millièmes de secondes. Il faut ajuster la vitesse à laquelle on peint en fonction du résultat ou de l’effet que l’on souhaite obtenir. 
Plus on peint vite, moins l’encre n’a le temps de se diffuser dans le papier par exemple.
C’est aussi un style de peinture assez épuré, dans lequel l’espace blanc a une grande importance. On compose son image en fonction des espaces vides, autour et avec ces « blancs ». C’est un jeu d’équilibriste minimaliste 🙂

Enfin, traditionnellement, et comme on peut le voir dans les oeuvres des maîtres, le sumi-e s’inspire essentiellement des saisons et de la nature : lotus, bambous, pivoines, oiseaux et multiples insectes dansent ensemble sur le papier blanc. Tout pour me plaire 🙂 !

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As tu un artiste de sumi-e et / ou une peinture préférée ?

Pas vraiment, je tombe tous les jours amoureuse, d’une œuvre d’un artiste par ci, d’une œuvre d’un autre par là; je commence à avoir une bonne liste de coups de cœur ! J’ai quand même l’impression que c’est un art qui peu à peu se perd. Dans mon cours, je suis de loin la plus jeune, et beaucoup des grands maîtres japonais ou chinois dont j’admire le travail sont aujourd’hui décédés, ou ne sont pas connus à l’étranger. 

Je suis bien sûr émerveillée par le travail et les peintures de mes deux sensei (ils ont deux styles très différents, l’un très « tradi » et l’autre plus « illustré », et je les aime autant l’un que l’autre).

Peinture de mon sensei Ransui Yakata

Comme beaucoup je t’ai découvert grâce au livre d’Angelo, Quelque chose que du Japon, comment est née cette collaboration ? 

Et bien c’est Angelo qui m’a fait l’honneur de m’inviter dans cette grande aventure. Nous suivions le travail l’un de l’autre sur les réseaux sociaux, et j’imagine que cela lui a paru cohérent d’associer mon style « japonisant » à sa petite bible japonaise. Nous avons eu l’occasion d’échanger à plusieurs reprises au téléphone durant l’écriture et l’illustration du livre, et j’ai découvert un très chouette être humain, avec qui je travaillerais à nouveau avec grand plaisir !

Quel dessin as-tu aimé le plus dessiner ou y en a-t-il un qui t’as donné du fil à retordre ?

J’ai adoré peindre le masque de kabuki ainsi que le Fudo Myo, les formes qui composent se prêtent parfaitement aux techniques du sumi-e, et je suis contente de leur rendu final. Au contraire j’ai passé un temps fou sur la maquette du palais, pleine de détails, que l’on ne voit finalement pas dans le livre ><. Je me suis aussi arrachée quelques cheveux sur les kanjis, que je n’ai jamais appris à peindre, heureusement la femme d’Angelo nous a été d’une aide bien précieuse 🙂

Actuellement, comme dit plus haut, tu es à ton compte, alors dis-nous où nous pouvons te retrouver ?

Je travaille sur commande, pour des entreprises ou pour des particuliers, et je vends en parallèle mes créations dans ma boutique en ligne. Je partage aussi avec grand plaisir les coulisses de mon activité, ainsi que mon apprentissage traditionnel du sumi-e sur ma page instagram.

Entre temps, on peut également découvrir certaines de tes œuvres dans le magazine Japon Gokan et dans la revue Koko. As-tu d’autres projets à venir ?

De nouvelles collaborations « papier » sont effectivement à venir, mais je ne peux pas en dire plus pour l’instant sans « vendre la mèche » 😉 À côté de ça, dans le cadre de mes deux cours de sumi-e, je participe à plusieurs expositions dont une courant janvier, et si tout va bien, deux autres en début de l’été prochain. Toutes à Tokyo a priori.
Il se peut aussi que je participe (et propose mes illustrations à la vente) à de nouveaux pop up/marchés de noël à Tokyo d’ici la fin de l’année. Enfin, ma nouvelle collection illustrée sorti mi-novembre, pile poil avant Noël 😉

Pour retrouver Morgane, c'est par ici : 
Son site  -  Sa boutique en ligne Etsy  -  Son instagram 

Merci beaucoup Morgane d’avoir accepter de répondre à mes questions. C’était vraiment très intéressant de connaitre ces détails et la technique necessaire pour acquérir une bonne pratique de la peinture sumi-e. J’avoue que, dorénavant, si je vois des peintures de sumi-e, que je pense regarder à deux fois à repensant à tout ce que tu viens de nous dévoiler. Je te souhaite encore de belles et chouettes collaborations et expositions en plus de ton travail et j’espère un jour pouvoir les voir de mes propres yeux lors d’un passage à Tokyo.

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